Les mille vallées à l’horizon – 2ème partie

25 ans. Le sang a coulé sous les ponts. Malgré le temps qui passe, nos plaies rwandaises restent béantes de l’intérieur. Nos cicatrices nous rappellent tous les jours le vide laissé par les nôtres. Ces êtres chers que les courants féroces du fleuve de sang nous ont arraché. Le vide laissé ne pourra jamais être comblé, mais nous pouvons y peindre des toiles. Colorer cet espace pour célébrer leurs vies. J’ai choisi de tremper mes pinceaux dans leurs pots de valeurs les plus sublimes.

Du paradis, j’imagine nos frères, nos sœurs, nos parents, nos oncles, nos tantes, nos cousins et nos cousines submergés par leurs désirs de nous rappeler les profondeurs de notre culture. Des envies de nous inviter à descendre des sommets de nos mille collines, pour explorer les charmes cachés de nos vallées. Ces vallées où ils ont tissé des amitiés éternelles, à l’époque où, lorsqu’un voyage de plusieurs jours était entrepris, ils n’hésitaient pas à frapper à la première porte d’un village. Être interrompus par la fatigue et la tombée de la nuit, puis voir la porte d’une maison s’ouvrir, avoir un repas copieux plus un endroit où dormir. Tout cela de la part d’hôtes qu’ils ne connaissaient pas la veille. Ces hospitalités accordées ont contribué à la profondeur de leurs existences. Parfois cette générosité s’avérait être le point de départ de liens vitaux.

Parmi ceux que les rwandais appellent des frères et des sœurs, nombreux sont ceux qui ne partagent pas leur sang. Certaines amitiés, après un solide enracinement, fleurissent dans une dimension où les liens de parenté ne constituent pas le critère déterminant pour définir une famille. En ayant la chance d’avoir des amis devenus notre famille, nous pouvons honorer la mémoire des nôtres disparus, en savourant la bénédiction d’être bien entouré. Car l’une des valeurs qui les a guidés pendant leur passage sur terre était de nourrir ces précieuses relations.

La connaissance des réalités macabres du fleuve de sang qui les emportés, a son importance. Notre histoire rwandaise a beaucoup de leçons à nous apprendre. Notamment celle portant sur la fragilité de la vie. Nos tourments nous indiquent que rien ne peut être considéré comme définitivement acquis, où que nous soyons, quoi que nous fassions. Avec nos familles, nous nous appliquons à savourer, dans toute sa splendeur, chaque instant partagé. Les retrouvailles avec des êtres portés dans nos cœurs peuvent prendre des proportions d’une intensité unique. L’expérience du manque des nôtres disparus a conditionné nos rapports avec l’idée de revoir des êtres chers après une période conséquente de séparation. Nous sommes nombreux à avoir expérimenté l’océan d’émotions submergeant des rwandais qui se retrouvent des années après 1994, alors qu’ils craignaient de ne pas pouvoir se revoir un jour. Ainsi, parfois quand nous sommes amenés à être éparpillés aux quatre coins de la planète, et que nous revoyons la famille, de sang ou non, rwandaise ou non, les feux d’artifices émotionnels embellissent nos nuits. Et nous savourons les doux souvenirs des nôtres partis trop tôt. Le vide qu’ils ont laissé peut être peint et surmonté par la célébration de la vie.

Les mille vallées à l’horizon – 1ère partie

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