Les mille vallées à l’horizon – 3ème partie

Les sommets de nos mille collines sont attrayants. La vue y est splendide. Il est facile de négliger que cette splendeur tient de la présence des vallées. En ce qui me concerne, elles ont capté mon attention depuis des décennies. Je décortique sans modération des complexités des vallées de la culture rwandaise. Ce troisième volet de ma série d’articles sur les mille vallées à l’horizon, est une plongée dans l’une des vallées les plus denses, des coutumes du pays des mille collines. La vallée explorée dans ce texte est surtout dense en tabous. Ma passion pour les dissections de profondeurs culturelles me conduit souvent à ne pas craindre de briser des tabous, calmement, avec autant de politesse que je peux saupoudrer dans mon propos.

Pour cette série d’articles, dans un premier temps, mon bâton de pèlerin me mena dans des mariages rwandais, là où une finesse culturelle brille de multiples éclats. Le deuxième chapitre de ce voyage au cœur des mille vallées fut teinté du thème des amitiés qui se transforment en relations familiales. Chaque étape annuelle de mon exploration fait le sujet d’une préparation minutieuse. Je rédige mon article le jour de mon anniversaire, le 6 avril. Une tradition que je me suis créé. Telle est ma manière de célébrer mon identité de poète des mille vallées. Je choisis le thème cinq mois à l’avance, parce que je veux me donner le temps de mener une enquête méticuleuse. C’est ainsi qu’en décembre 2019, je décidai que pour mon texte de 2020, j’étudierai un aspect du rôle des femmes dans la culture rwandaise. Dès les premières discussions menées avec mes compatriotes, les sirènes des tabous retentirent. Au palmarès de ces tabous, la sexualité tient une place notable. Mon bâton de pèlerin s’arrêta alors sur ce coin précis de la vallée du rôle des femmes dans la culture du pays des mille collines. Ma principale découverte fut que l’intelligence érotique de certaines Rwandaises est sensationnelle. Cependant, à cause des interdictions de parler d’érotisme, nombreux sont mes compatriotes qui vivent avec des hypothèses prises pour des vérités absolues. Cela vaut notamment pour la pratique du « gukuna ». Une tradition qui consiste à allonger manuellement les petites lèvres des vulves.

Aux yeux de certaines personnes, rwandaises ou non, cette pratique est une barbarie mutilante. L’idée reçue est que le « gukuna » est pensé pour le plaisir des hommes. Souvent, cela est affirmé sans que suive une explication perspicace. Les sirènes des tabous résonnent et les langues se lient. Non seulement il est rarement démontré en quoi c’est pour le plaisir masculin, en plus, traditionnellement, les hommes ne sont pas supposés savoir comment les femmes se le font. Pendant longtemps, il a été expliqué aux adolescentes que c’était impératif qu’elles se rallongent leurs petites lèvres, afin de trouver un mari et le satisfaire sexuellement. Il fut donc un temps où, la pression qui pesait sur des jeunes filles était immense, pour supporter la douleur initiale que cette prescription implique. Il semble même que des femmes se soient vues refusées en mariage parce que leurs vulves n’avaient pas des petites lèvres d’une longueur conséquente. Inquiètes que des filles de leurs familles soient réticentes à la tradition, certaines mères ou tantes ont pu recourir à des arguments douteux. Ainsi, effarouchées en entendant que ne pas se plier à cette règle rend stérile, des adolescentes finissaient par céder. Une pédagogie qui présente quelques lacunes. Les filles qui se font le « gukuna » ne sont pas prévenues des questions pratiques posées par la réalité d’avoir des petites lèvres longues de trois à cinq centimètres. Personne ne les avertit par exemple que leurs choix en lingeries confortables seront limités.

Certes, mon enquête m’a amené à discuter avec des Rwandaises qui s’opposent à cette coutume, mais j’ai également eu le privilège de m’entretenir abondamment avec d’autres qui voient le « gukuna » comme un bijou culturel. Pour atteindre un tel niveau de conception d’une pratique aussi controversée, il me semble qu’il soit primordial de disposer d’une intelligence émotionnelle remarquable. Car, cela s’avère être un terreau du développement d’une intelligence érotique.

Lors des échanges que j’ai eu, l’idée reçue selon laquelle l’élongation manuelle des petites lèvres soit réalisée spécialement pour le plaisir sexuel masculin, m’a été décomposée dans les règles de l’art de la déconstruction des mythes. Bien que les hommes puissent bénéficier de certaines conséquences de cette tradition, pour certaines spécialistes, ce sont les femmes qui peuvent récolter les fruits les plus juteux au bout du compte. Un tel résultat ne peut néanmoins être atteint sans la présence d’un certain nombre de conditions adéquates. La première d’entre elles étant une pédagogie personnalisée et parée de patience.

Au final, il s’avère que le « gukuna » relève d’un apprentissage traditionnel d’une manière d’explorer son corps, pour les jeunes femmes qui ont la chance d’y être initiées sans heurts. Pour celles qui ont eu l’ouverture d’esprit de m’en parler, ce sont leurs tantes et leurs cousines qui les ont initiés à la demande de leurs mères. Car ces mères craignaient que leurs filles ressentent trop de pressions si elles avaient pris en main cette partie de l’éducation sexuelle. Malgré que cette pratique transforme radicalement la physionomie des vulves, elle peut permettre à ses adeptes d’avoir une connaissance avancée de leurs zones érogènes. En fin de compte, le « gukuna » est une forme particulière d’onanisme. Les femmes l’ayant pratiqué depuis l’adolescence produiraient de la cyprine en grande quantité et seraient plus susceptibles d’être fontaines. Les Rwandaises qui voient en cette coutume un bijou culturel me martelèrent que les choix des adolescentes de s’y adonner ou non, devrait être faits en connaissance de cause. Ces femmes de mon enquête, avant de pratiquer le « gukuna », ont eu l’avantage d’observer physiquement et d’écouter studieusement les femmes adultes de leurs familles qui y ont recouru avant elles. La connaissance de leurs corps avec expertise, elles la doivent en partie à cette coutume tant controversée, m’ont – elles dit. Elles savent explorer leurs univers érotiques avec maîtrise, elles comprennent précisément leurs désirs et savourent pleinement leurs plaisirs. Il n’est pas surprenant que leurs ouvertures d’esprits aux plaisirs solitaires jouent un rôle non négligeable dans le développement de leur intelligence érotique.

Avant mon escale dans cette vallée dense en tabous, j’étais incapable de me prononcer pour ou contre le « gukuna », car j’en ignorais tout ou presque. À la fin de mon analyse, cette incapacité à déterminer si je suis pour ou contre persiste. Toutefois, je me réjouis d’être désormais éduqué sur le sujet. C’est ce que je souhaite à tous et toutes. Car la compréhension de cette tradition peut amener chacun et chacune à ne juger ni les adeptes, ni celles qui s’y opposent. Afin que les hommes et les femmes, en toute objectivité, embrassent et respectent la complexité de l’intelligence érotique de certaines Rwandaises.

Les mille vallées à l’horizon – 1ère partie

Les mille vallées à l’horizon – 2ème partie 

 

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